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Partie
ILa posture
Objet
pourquoi une liste de qualités ne se travaille pas

Ce qu’on attend d’un dirigeant, et ce qu’une liste de qualités ne donne pas

Un carnet ouvert sur deux pages entièrement vierges, sur un bois sombre

Une direction prépare la succession d’un responsable de site. Autour de la table, trois noms, et les mots qui servent à les départager : celui-là « a de la présence », celle-là « a du charisme », le troisième « manque de leadership ». Personne ne demande ce que ces mots désignent, et la décision se prend avec.

Quelques mois plus tard, celui qui avait de la présence n’arrive pas à faire tenir un arbitrage entre deux de ses responsables, et la direction se dit qu’elle s’est trompée sur lui. Elle ne s’est pas trompée sur lui : elle l’a jugé avec un vocabulaire qui ne mesure rien.

Les qualités qu’on prête à un dirigeant décrivent presque toujours un effet observé, et non une cause reproductible. On dit de quelqu’un qu’il a du charisme après avoir constaté qu’on le suit, jamais avant. Une liste de qualités, quelle qu’elle soit, ne rend donc service à personne : elle distribue un diagnostic, elle n’apprend rien.

Ce qui se travaille est ailleurs, plus étroit et moins flatteur : quelques gestes réguliers et datables. Cette page dit lesquels, et dit aussi ce qui ne se travaille pas.

Pourquoi une liste de qualités ne se travaille pas

Prenez n’importe laquelle de ces listes. Définir clairement les objectifs. Instaurer un climat de confiance. Maîtriser ses émotions. Être un modèle. Chaque item est juste, et aucun n’est utilisable.

La raison est de forme : ces énoncés sont des états, pas des actes. « Instaurer un climat de confiance » n’est pas quelque chose qu’on fait un lundi à dix heures. C’est ce qu’on constate après coup, sans savoir dire avec quoi cela s’est produit. Un dirigeant qui lit la liste sans avoir la qualité n’apprend rien sur la manière de l’obtenir ; celui qui l’a apprend qu’il l’a. Dans les deux cas, la lecture ne change rien à la semaine qui vient.

La seconde raison est plus gênante. Ces qualités sont attribuées, pas mesurées, et elles se déplacent avec le contexte. La même personne est « un leader naturel » dans une maison et « ne trouve pas sa place » dans la suivante, sans avoir changé. Ce qui a changé, c’est ce que l’organisation valorise, la manière dont les décisions y circulent, et la place qu’elle laisse à quelqu’un qui tranche. Attribuer le résultat à la personne fait disparaître tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel de ce sur quoi une direction peut agir. Et la liste installe au passage l’idée qu’il existe un profil, qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas : démobilisant pour celui qui ne s’y reconnaît pas, rassurant à tort pour l’autre.

Ce qu’on attend réellement de quelqu’un qui encadre des cadres

Posez la question à ses propres responsables. Pas dans une enquête, où la réponse est toujours la même, mais dans une conversation où rien ne se joue. Ce qui remonte n’est jamais une qualité : c’est une courte série de faits qui se produisent, ou pas.

Que les arbitrages soient rendus, et rendus dans un délai connu. Qu’une décision prise ne soit pas rouverte un mois plus tard sans qu’on dise pourquoi. Qu’on sache ce qui a été dit de son travail en comité de direction, et par qui. Qu’un désaccord exprimé en réunion ne se paie pas ensuite. Que le périmètre annoncé soit celui qu’on a réellement.

Aucun de ces points n’est une qualité. Chacun est une pratique observable, dont on peut dire si elle a eu lieu la semaine dernière. Et le constat est net : un cadre qui obtient cela de sa direction travaille, même si personne autour de lui n’emploie le mot charisme. Un cadre qui ne l’obtient pas dépense son énergie à deviner, y compris quand sa direction est brillante à l’oral.

La question utile n’est donc pas « quelles qualités me manquent », à laquelle il n’existe aucune réponse actionnable, mais « lequel de ces faits ne se produit pas chez moi, et depuis quand ».

Les gestes qui se travaillent, et à quoi on les reconnaît

Trois gestes reviennent constamment. Ils ont en commun d’être précis, coûteux, et de ne ressembler à aucune qualité.

Rendre l’arbitrage, et dire sur quoi il a porté

La situation est banale à ce niveau : deux responsables demandent deux choses incompatibles, et tous les deux ont raison. L’un défend un engagement pris auprès d’un client, l’autre une capacité de production qui ne suivra pas. Les deux dossiers se tiennent.

Ce qu’on attend n’est pas une synthèse qui contente les deux — elle n’existe généralement pas — mais une décision, accompagnée d’une phrase qui dit laquelle des deux considérations l’emporte, et pourquoi. Celui qui n’obtient pas ce qu’il demandait s’en accommode s’il sait ce qui l’a emporté. Il ne s’en accommode pas s’il repart avec un « on va trouver un terrain d’entente » qui ne désigne rien.

La vérification est simple et désagréable : sur les derniers mois, combien d’arbitrages portés devant vous sont encore ouverts ? Un arbitrage qui traîne n’est pas prudent, c’est une décision prise par défaut, en votre nom et sans vous.

Donner un retour à quelqu’un qui n’en demande pas

C’est le geste le plus rare et le plus utile. Un directeur fait son travail correctement, ne demande rien, tient son poste depuis des années. Personne ne lui dit rien, parce qu’il n’y a rien à corriger. Et il ne bouge plus.

Le geste consiste à dire ce qu’on a vu, précisément, sur une situation terminée, sans en faire une évaluation. « Mardi en comité, quand l’objection est arrivée sur le délai, tu as répondu sur le chiffre et pas sur ce qui était demandé. » Rien de plus, et aucun conseil accroché derrière : la personne fait ce qu’elle veut de l’observation, ce qui compte est qu’elle l’ait.

La difficulté n’est pas de trouver les mots. Elle est que cette conversation est exactement celle que la position rend suspecte : celui qui l’écoute sait qui décide de sa carrière, et il entend une évaluation quoi qu’on dise. La difficulté propre à celui qui est à la fois le chef et l’interlocuteur demande d’être traitée pour elle-même, parce qu’elle ne se règle pas en changeant de ton.

Faire connaître ce qu’on ne fera pas

Une direction publie ce qu’elle décide. Elle publie rarement ce qu’elle a décidé de ne pas faire. Le résultat se voit dans les mois qui suivent : des cadres instruisent des pistes abandonnées, préparent des dossiers que personne n’ouvrira, et s’étonnent que rien ne revienne.

Nommer les portes fermées coûte, parce qu’un renoncement annoncé engage celui qui l’annonce, et qu’il est plus confortable de laisser une option ouverte dans le discours en l’ayant fermée dans les faits. C’est pourtant ce qui libère le plus de temps dans une maison, et cela relève moins du caractère que de ce qu’un poste d’encadrement demande aujourd’hui de savoir faire.

Ce qu’une réunion produit, et ce qu’un dirigeant en fait

Un comité de direction ne produit pas seulement des décisions. Il produit un état, et cet état est une information au même titre que les chiffres projetés. Quelqu’un a cessé de parler à la moitié de la séance. Deux responsables ne se regardent plus. L’un a répondu à une question qui n’était pas posée.

La plupart des dirigeants perçoivent cela très bien. Ce qu’ils n’ont pas, c’est un usage. Et la première chose à dire est ce qu’il ne faut pas en faire : ne pas l’interpréter, et ne pas le nommer dans la pièce. Un silence a une dizaine de causes possibles, dont la plupart sont sans rapport avec la séance, et le commenter transforme une observation en mise en cause publique.

L’usage juste est étroit. On note, et on vérifie plus tard, en tête-à-tête, uniquement si cela touche le travail. « Hier, tu n’es pas revenu sur le point que tu avais préparé. Est-ce qu’il y a quelque chose que je devrais savoir ? » La réponse sera peut-être de façade, et c’est sans importance : une maison où la question se pose ne ressemble pas à une maison où elle ne se pose jamais.

La limite est nette. Quand ce qui apparaît déborde du travail, le rôle d’un dirigeant s’arrête : il dit ce qui se voit dans le travail, sans l’interpréter, et il indique les relais qui existent. Aller au-delà n’est ni utile, ni prudent, ni de sa compétence.

Distinguer son agacement du problème

L’erreur la plus fréquente à ce niveau n’est pas un excès d’émotion. Les dirigeants qui crient sont rares, et tout le monde les repère. L’erreur fréquente est une décision prise dans l’heure qui suit une contrariété.

Le scénario est presque toujours le même. Un dirigeant est contredit devant ses pairs, ou apprend qu’un chantier qu’il avait soutenu s’est mal terminé. Il ne s’emporte pas. Il fait quelque chose de plus difficile à voir : il prend une décision parfaitement argumentée, dont la cause réelle est la demi-heure précédente. Il redécoupe un périmètre, retire un dossier, durcit une position. Chaque décision se défend, et c’est ce qui la rend invisible.

Le seul remède fiable est mécanique, pas moral. Toute décision qui touche le périmètre d’une personne et qui se présente le jour d’un incident attend le lendemain. Non parce que la nuit améliore le raisonnement, mais parce qu’elle rend visible la part qui venait de l’irritation : au matin, la décision paraît soit évidente, soit beaucoup moins nécessaire, et l’écart est l’information.

Le second remède est de séparer les deux questions à voix haute. Est-ce que cela me contrarie ? Est-ce que cela pose un problème à la maison ? Les deux peuvent être vraies en même temps, et elles n’appellent pas la même réponse. Un dirigeant qui les confond durablement finit avec une organisation rangée autour de ses humeurs, et personne n’ira le lui dire.

C’est l’un des rares endroits où la lucidité ne suffit pas, parce que l’intéressé est juge et partie. Ce qu’on va chercher auprès de quelqu’un qui n’a rien à gagner à la décision que vous allez prendre n’est pas un savoir de plus : c’est une question que personne, dans la maison, ne peut poser sans risque.

Ce qui relève de la position, et non de la personne

Une part des qualités qu’on vous prête ne vous appartient pas. Le silence quand vous prenez la parole, l’accord qui vient vite, le « bonne idée » réflexe : ce sont des effets du siège.

Le test est facile et rarement fait. Comparez l’accueil de ce que vous proposez en comité et celui de la même proposition portée par un responsable du même niveau. Mêmes mots, accueil différent : l’écart mesure ce que votre position ajoute, et il n’est pas petit.

Deux conséquences. Vous vous trompez à la hausse sur la qualité de vos idées, et dans la même proportion sur celle de l’adhésion qu’elles reçoivent. Une direction qui fonctionne longtemps sans contradiction n’a pas une équipe soudée : elle a une équipe qui a compris.

Ce qu’on peut faire n’est pas de neutraliser la position, puisqu’une direction doit décider. C’est d’organiser quelques endroits où elle pèse moins. Parler en dernier plutôt qu’en premier sur les sujets qu’on n’a pas tranchés. Confier à quelqu’un le rôle explicite de porter l’objection, de sorte que la porter cesse d’être un acte de courage. Noter qui n’a rien dit, et le voir ensuite. C’est modeste, et c’est à peu près tout ce qui existe.

Ce qui ne se travaille pas, et qu’il vaut mieux savoir

Trois cas se présentent régulièrement, où travailler sur la personne est un mauvais placement.

Certains traits ne bougent pas, ou si peu que le coût n’en vaut pas la peine. Un dirigeant mal à l’aise devant une grande assemblée peut préparer, raccourcir, faire porter une partie par quelqu’un d’autre. Il ne deviendra pas celui qui tient une salle. L’énergie dépensée à l’essayer est mieux placée à construire l’organisation autour de ce fait plutôt que contre lui.

Certaines situations ressemblent à un problème de qualité et n’en sont pas. Un responsable qu’on décrit comme « peu décisif » et qui n’a reçu aucun mandat d’arbitrage ne manque pas d’une qualité : il manque d’un mandat. Une part importante de ce qu’une direction attribue aux personnes vient d’une répartition des rôles que personne n’a écrite, et que chacun devine autrement. Avant de travailler sur quelqu’un, vérifiez que ce qu’on lui demande est possible depuis la place où il est.

Et il y a le cas où rien n’est à travailler. Un dirigeant qui ne souhaite rien changer et qui le dit occupe une position légitime ; ce n’est simplement pas une demande. Insister produit un exercice poli et sans effet, et c’est ce qu’on observe chaque fois qu’un accompagnement est décidé par un tiers pour quelqu’un qui ne l’a pas réclamé.

Ce qui reste, une fois ces trois cas écartés, est étroit : quelques gestes, quelques vérifications, et la discipline de les tenir les semaines où rien ne va. C’est là que quelque chose bouge, et c’est là que la liste de qualités n’a jamais rien eu à dire.